Entre « fermeté et humanité », le Préfet Régnier a trop choisi son camp


C’est avec surprise et non sans inquiétude que nous avons appris que le Préfet Alain Régnier allait être relevé de ses fonctions par le Premier Ministre dans les prochains jours.

En charge de l’hébergement d’urgence, le préfet Régnier avait la lourde responsabilité de mettre en application la circulaire du 26 août 2012, relative à l’anticipation et l’accompagnement des évacuations de « campements illicites ».
A ce titre, il avait eu à coeur d’engager dès octobre 2012, une concertation avec les associations concernées par le sujet en instaurant un Groupe national de suivi qui se réunissait régulièrement pour mener un travail collectif d’expertise, d’approfondissement et d’enrichissement dans le but de construire les éléments de la politique à mettre en place.
Dans le cadre de cette instance, nous avons pu apprécier au fil des mois le travail effectué par son équipe dans un climat de confiance réciproque. Confiance qui était loin d’être acquise au départ, car nos premières rencontres faisaient suite aux expulsions de bidonvilles de l’été 2012 qui avaient laissé un goût amer aux associations en droit d’espérer une autre politique de la part d’une majorité de gauche fraichement élue.

Homme de conviction, empreint de valeurs humanistes, Alain Régnier a su être à l’écoute et établir des relations apaisées indispensables pour mener à bien ce travail de concertation et lui donner du sens.
Il est vrai que son parcours plaidait en sa faveur.
Nommé sous-préfet en 1990, il a effectué l’essentiel de sa carrière dans des postes en lien avec la lutte contre l’exclusion, la politique de la ville et le logement, et ce à tous les niveaux de l’administration, cabinets ministériels, administration centrale, services déconcentrés.
En 2010, Alain Régnier devient le délégué interministériel pour l’hébergement et l’accès au logement des personnes sans abri ou mal logées (DIHAL). Administrateur de plusieurs associations de solidarité, il est président du "Pari solidaire" une association pionnière dans le logement intergénérationnel en France.

En septembre 2012, Jean-Marc Ayrault lui confie la mission de mettre en application la circulaire du 26 août 2012 qui contient deux versants : l’un concerne l’ordre public, avec les démantèlements qui interviennent en application de décisions de justice ou de critères d’urgence ; l’autre, social, suppose l’insertion des familles, l’accès à l’école, à la santé, à l’emploi.
Surnommé par les médias le « Préfet des Roms », il déclare alors « C’est la mission la plus difficile qui m’ait été confiée de ma vie ». Il dénonce le racisme ordinaire qui se développe à l’encontre de cette population et la schizophrénie des pouvoirs publics. Il reçoit courriers et menaces dans lesquels il est traité de « collabo », de « traître à la patrie » à cause de son activité. Il avouera plus tard : « De toute ma carrière, je n’ai jamais rencontré un tel racisme ordinaire, autant de clichés, y compris dans nos entourages ».
De là naitra rapidement sa volonté de valoriser la création artistique et les cultures des populations assimilées aux Roms afin de faire changer les représentations, tout en affirmant très clairement que la question des bidonvilles est un problème social et non un phénomène culturel.

Même si, on le sait, beaucoup reste encore à faire, nous mesurons aujourd’hui le chemin parcouru. Adepte de la « politique des petits pas », Alain Régnier a su impulser une dynamique qui allait dans le bon sens, faite de valeurs et d’objectifs que nous partagions, dans la franchise et le respect mutuel. Nous espérons que ses successeurs s’en inspireront largement et qu’ils auront surtout la possibilité de poursuivre ses actions.
Mais pour l’heure, nous ne pouvons que déplorer les circonstances de son départ qui constitue un motif d’inquiétude pour l’avenir.
Pendant presque deux ans, nous avons apprécié ses qualités humaines et son engagement auprès des personnes les plus démunies qui a fait honneur aux valeurs républicaines et à celles de la France.
Nous tenions à le saluer en soulignant le remarquable travail accompli par toute son équipe dans un contexte politique, on le sait, particulièrement difficile.

Il y a quelques mois, quand Alain Régnier mettait en cause la faible capacité d’intégration de la société française, le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, quant à lui, rejetait la responsabilité sur les Roms eux-mêmes qui, estimait-il, « ne souhaitent pas s’intégrer dans notre pays ».

Dès lors que ce dernier était promu à la tête du gouvernement, on pouvait raisonnablement se douter que celle du « Préfet des Roms » ne tenait plus qu’à un fil.

Dans cette politique d’équilibriste consacrée par la formule gouvernementale de « fermeté et d’humanité », le Préfet Régnier avait trop choisi son camp.

Marseille le 30 juin 2014
Jean Paul KOPP

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