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Rencontres Tsiganes

Des musiciens au « violon » 18 juin 2007

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Courrier international – 25 mai 2007

{{{FRANCE – Le jour où les musiciens roms ont déchanté}}}

Dans les colonnes du quotidien Magyar Hírlap, un ancien consul hongrois à Paris s’étonne du traitement réservé à un groupe de musiciens tsiganes invité en France, retenus de façon arbitraire et sans un mot d’excuses au moment de regagner leur pays.

Parfois, la réalité nous déconcerte autant que les légendes. Dans la Pologne des années 1970, l’histoire d’un Polonais qui avait su habilement déjouer les contraintes des grandes puissances communistes était connue de tous. Celui-ci, après avoir franchi la frontière russo-polonaise, se rendit à Lvov [en URSS] avec sa Lada bringuebalante et attira l’attention sur lui en faisant la tournée des bars pour demander d’une voix tonitruante si quelqu’un avait de l’or à vendre, en précisant qu’il réglerait en dollars. A son retour, douaniers, gardes-frontières, policiers en civil et membres zélés du Komsomol [les jeunesses communistes] l’attendaient – évidemment – de pied ferme à la frontière. Ils prièrent le camarade touriste polonais de leur présenter l’or russe acheté au noir. La fouille corporelle ne donnant rien, les agents fouillèrent sa voiture. Ils démontèrent d’abord la carrosserie puis, à l’aide d’un chalumeau, découpèrent le châssis en mille morceaux, sans trouver une once d’or. A la vue de sa voiture découpée, croyez-vous que notre Polonais se soit désespéré ? Pas du tout : il savait que, conformément aux lois soviétiques, on lui devait une réparation pour le préjudice subi. Après moult négociations, il rentra en Pologne à bord d’une Lada flambant neuve. En grinçant des dents, certes, les Russes lui présentèrent même des excuses.

Dans la nuit du 13 au 14 mai dernier, la réalité me rappela cette légende. Il se trouve que la maison de la culture de Sablé-sur-Sarthe avait invité le groupe Romengo [groupe de rock rom vainqueur de la Star Ac’ hongroise] pour une série de concerts. Le 9 mai, le groupe de Roms s’était envolé sans encombre vers Paris et, les jours suivants, avait donné des concerts remarqués. Le public était enchanté de leur prestation, pour la plus grande gloire de notre pays et de sa minorité rom.

C’est au retour que l’affaire s’est gâtée. Pourtant, d’après nos expériences récentes, les pays occidentaux laissent plus facilement sortir que rentrer les citoyens de pays problématiques.
A l’inspection des bagages, il apparut que l’un des étuis de guitare des Roms posait problème. Il contenait un matériau susceptible d' »exploser » : telle fut l’explication sommaire fournie au bout de plusieurs heures. Six policiers de l’aéroport examinèrent à tour de rôle l’étui incriminé. Les autres voyageurs durent descendre de l’avion, lequel ne put décoller pour Budapest qu’avec un retard de trois heures – sans les Roms suspects.

La crainte du terrorisme explique beaucoup de choses, sauf ce genre de procédure illégale et outrageante. Les policiers de l’aéroport international français ne parlaient que leur propre langue. On s’en aperçut au moment où un membre du groupe, étudiant en anglais et en histoire, essaya de s’entendre avec eux en anglais, en allemand, en italien et en polonais. Ces policiers ne permirent même pas aux musiciens d’appeler l’ambassade de Hongrie. Après les avoir tourmentés durant deux heures, on ne sait pourquoi, comme par un coup de baguette magique, les policiers disparurent. Auraient-ils décidé que l’étui de guitare n’était plus explosif ? Aucune excuse ne précéda leur départ. Mais alors, le capitaine français du vol AF1094 d’Air France suivit le procédé initial avec une logique implacable : il décida que les voyageurs Rom ne pouvaient monter à bord de son avion. Il fallut une nouvelle manche de pourparlers pour que la compagnie valide leurs billets pour un autre vol. Si le décollage du lendemain était incertain, l’hébergement pour la nuit l’était davantage. Car ni la police de l’aéroport, à l’origine de la vexation des Roms innocents, ni Air France ne s’en occupèrent.

Il y a trente ans, à l’époque brejnévienne, les autorités soviétiques agissaient de manière plus démocratique que ne l’ont fait, il y a quelques jours, les fonctionnaires français de notre histoire. On raconte que le touriste polonais roule toujours dans sa Lada. Laquelle est plus fiable que la liaison Paris-Budapest d’Air France.

István Kovács
Magyar Hírlap

© Courrier international 2007 | ISSN de la publication électronique : 1768-3076