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Rencontres Tsiganes

« Liberté » (Korkoro) de Tony Gatlif 17 septembre 2009

{{ {{{ Festival des films du monde – Un chantre pour les sans-voix}}} }}

ODILE TREMBLAY
Édition du vendredi 28 août 2009 Le Devoir.com

Dans le film Liberté, présenté aujourd’hui en compétition au FFM, le cinéaste de Latcho Drom et de Gadjo Dilo aborde un chapitre occulté du IIIe Reich: le génocide des gitans. Marie-Josée Croze y incarne une Juste dans un petit village français sous l’Occupation.
Rare oiseau buriné sous le soleil cinématographique, avec sa dégaine de malfrat exotique, le Français Tony Gatlif est le chantre d’une communauté peu défendue, dispersée, en marche sur un air de violon: les Roms. Un père algérien kabyle, une mère gitane. D’eux lui vint le goût du nomadisme et de la musique du peuple des routes. Surtout depuis le remarquable Latcho Drom en 1993, qui remontait le parcours des Roms de l’Inde jusqu’à l’Andalousie en danses et en musiques, il se fait le porte-voix des sans-voix. Dans ses dernières oeuvres, dont Swing, Exils et Transylvania, il s’était un peu éloigné de son thème de prédilection, mais Gatlif y replonge aujourd’hui avec Korkoro (Liberté). «Je fais un cinéma de mémoire», précise-t-il. Scénariste et réalisateur, Tony Gatlif collabore aussi à la musique, âme de ses films.

Dans un petit village du centre de la France occupée, Liberté met en scène un maire (Marc Lavoine) et une institutrice résistante, mademoiselle Lundi (Marie-Josée Croze), qui tentent de protéger un groupe de Tziganes menacés de déportation. Ce film revêt une importance particulière pour le cinéaste. Aucun film n’avait abordé de façon frontale ce chapitre occulté du génocide gitan et de la quarantaine de camps où la France les parquait durant ces années noires. Cinq cent mille morts, dont plusieurs envoyés à Auschwitz. «Ils étaient les premiers envoyés dans des camps pour des expériences médicales. En France, on a commencé à les déporter avant la guerre et ils sont demeurés dans des camps jusqu’en 1946. Le pays ne savait que faire de ces nomades, traités comme du bétail.»

Pour son rôle, Marie-Josée Croze a rencontré la véritable mademoiselle Lundi, aujourd’hui nonagénaire. «En fait, elle n’a pas aidé les gitans, faute d’en avoir rencontré autour d’elle, mais elle a fait de faux papiers pour des Juifs, des aviateurs anglais, explique l’actrice québécoise, installée à Paris. Cette dame avait vécu trois ans dans les camps de concentration, ses deux frères furent déportés, torturés. C’est sa dignité qui m’a frappée, son sens de l’éthique transmis de génération en génération dans sa famille, foyer de résistance même sous la Première Guerre. Elle ignorait la peur et se battait en solitaire. Je me suis moulée dans sa posture, sa droiture.»

Marie-Josée Croze fut ravie de jouer dans un film de Tony Gatlif. «Latcho Drom avait tellement compté pour moi… Et puis, comme ce fut le cas avec Ararat, d’Egoyan, sur le génocide arménien, j’ai aimé participer à un film politiquement engagé, qui sert à quelque chose.»

«Pour le personnage du maire [incarné par le chanteur-acteur Marc Lavoine], je me suis inspiré aussi d’un personnage réel, précise le cinéaste: un notaire qui avait donné une terre en ruine à un gitan, Taloche, pour lui permettre de sortir d’un camp, en cessant d’être considéré comme un nomade. Mais en franchissant la frontière belge, il fut arrêté et envoyé à Auschwitz, comme dans mon film.»

Le film a réclamé une longue recherche en archives, alors que les Roms ne s’expriment guère à travers l’écrit. «C’est davantage qu’un film; c’est avant tout un document qui restera dans la mémoire des gitans, et qu’ils pourront utiliser pour réclamer à la France une reconnaissance des torts qu’elle leur a causés. Les enjeux sont importants et les gitans en sont conscients.»

Tony Gatlif dit apprécier le gros plan, cherchant à capter l’âme des personnages, le marchand de bonbons plutôt que les curiosités architecturales derrière. Dans Liberté, il avait demandé à un vieux Rom et à sa famille de faire les gestes du quotidien pour aider à guérir un cheval malade. «Ils ont effectué tous leurs rituels: frotter le ventre de la jument, lui caresser les oreilles, l’embrasser, lui verser de la gnôle dans la gueule, prier. J’ai découvert sur le plateau tous ces gestes admirables, habituels pour eux.»

Tony Gatlif délaissera l’univers des gitans dans son prochain film pour aborder la trajectoire de deux adolescentes. Quant à Marie-Josée Croze, elle se démultiplie à l’écran: Je l’aimais, de Zabou Breitman, d’après le roman d’Anna Gavalda, sort bientôt dans nos salles, Mères et filles, de Julie Lopes-Curval, est présenté aussi au Festival des films du monde, et notre compatriote primée à Cannes vient de terminer le tournage d’Un balcon sur la mer, de Nicole Garcia.