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Rencontres Tsiganes

Roms et Gitans en Provence, un patrimoine culturel et humain à sauvegarder 10 avril 2011

 En ouverture du festival LATCHO DIVANO   le 24 mars dernier,  une table ronde à Babel Med, le grand marché européen des musiques du Monde à donné le ton .

« Leurs musiques, oui ! mais eux , non ! »

Babel Med Music 24 Mars 2011.
 Introduction de Philippe Fanise, organisateur et modérateur de la table-ronde. Responsable à l’Arcade du Service des musiques et danses traditionnelles et du monde .
Trois raisons principales ont motivé l’organisation de cette table-ronde : une raison musicale, une raison patrimoniale ou culturelle et une raison plus sociale et humaine. D’où la diversité des intervenants qui ont été invités.
La raison musicale, c’est que nous sommes dans un forum, un marché des musiques du monde et qu’il me semble important de rendre hommage aux musiciens roms, gitans , manouches qui ont toujours joué un rôle extrêmement important dans la vie musicale européenne, en particulier dans certains pays et certaines régions, dont la Provence fait partie.
Peut-être sont-ils les premiers musiciens du monde, les premiers musiciens voyageurs à la fois reliés à la culture de l’endroit où ils vivent et colporteurs, transmetteurs de chants et de musiques à travers les frontières de l’Europe et de l’Orient. Plutôt que de parler de musiques spécifiquement tsiganes ou gitanes, on devrait d’ailleurs plutôt parler d’un art tsigane ou gitan de jouer les musiques de toutes origines, de les réinterpréter, les transformer, les réinventer à leur manière avec beaucoup de liberté et de créativité, et d’émotion. La musique des Roms se fait toujours en interaction avec celle des « gadjos », que cela soit dans les Balkans, en Espagne ou en France. Les roms ne sont pas des extra-terrestres, ils ne tombent pas du ciel, ils s’inspirent de la musique qui se fait dans le pays où ils vivent, mais à leur manière.
Voici un témoignage de Franz Liszt (un des compositeurs précurseurs des musiques du monde ) qui a écrit un livre entier, en français, sur « les Bohémiens et leurs musique en Hongrie ( 1859) » qu’il admirait beaucoup et qui ont beaucoup influencé ses rhapsodies hongroises et son écriture pianistique « Ce qui avant tout gagne l’auditeur à cette musique, c’est la liberté et la richesse des rythmes, leur multiplicité et leur souplesse qui ne retrouvent nulle part ailleurs au même degré. Ils varient à l’infini, se compliquent, s’entrecroisent, se superposent et prennent une quantité de nuances et d’expressions. On ne saurait assez insister sur les rares beautés qui résultent de cette richesse de rythmes et de l’importance qu’il faut lui accorder dans l’appréciation de la musique bohémienne. Nous n’en connaissons pas d’autre ou l’art européen eut autant à apprendre pour la fécondité d’invention rythmique…Son abondance est incalculable ! »
C’est cette richesse, cette fécondité d’invention qu’on retrouve aujourd’hui dans le flamenco, le jazz manouche, les fanfares et les Tarafs de musiques des Balkans souvent invités dans les festivals de musiques du monde.
D’où la priorité donnée aux artistes dans cette table-ronde.
La deuxième raison est plutôt d’ordre patrimonial et culturel. Elle rejoint ce que l’on appelle de plus en plus le « Patrimoine culturel immatériel ». qui fait l’objet d’une importante Convention de Sauvegarde de l’Unesco, ratifiée par de nombreux pays, dont la France.
Selon cette convention :
« On entend par Patrimoine culturel immatériel les pratiques, représentations, expressions, connaissance et savoir faire, que les communautés, les groupes et les individus reconnaissent comme faisant partie de leur patrimoine culturel. Ce patrimoine culturel immatériel, transmis de génération en génération, est recréé en permanence par les communautés et groupes en fonction de leur milieu, de leur interaction avec la nature et de leur histoire, et leur procure un sentiment d’identité et de continuité, contribuant ainsi à promouvoir le respect de la diversité culturelle et la créativité humaine »
Il me semble que la culture des roms et des gitans correspond vraiment à cette définition. C’est pourquoi dans le travail qui se fait actuellement d’inventaire, de reconnaissance et de sauvegarde du Patrimoine culturel immatériel à l’échelle mondiale, nationale et régionale, il me semble important que la culture des Roms et des gitans ne soit pas mise de côté.
En particulier en Provence qui est une région de sédentarisation et de passage important pour les roms et les gitans, pas seulement à l’occasion du Pèlerinage des Saintes Maries de la Mer, mais toute l’année grâce aux nombreux gitans qui vivent ici depuis longtemps et apportent leur contribution à la vie culturelle régionale. Les cultures gitanes font partie du Patrimoine régional, font partie des Cultures Régionales de Provence-Alpes-Côte d’Azur, « à part entière » et non « entièrement à part » comme disait Aimé Césaire . Ce ne sont pas des cultures étrangères.
A signaler que le Flamenco, à l’initiative de l’Espagne, vient d’être inscrit en 2010 sur la liste représentative du Patrimoine culturel Immatériel de l’Unesco, et donc reconnu au « Patrimoine de l’humanité ».
La troisième raison de cette table-ronde est d’ordre plus social et humaine et s’exprime dans le sous-titre « Leurs musiques oui, mais eux, non ! »
Si Victor Hugo revenait en France aujourd’hui, il pourrait écrire la suite des « Misérables » et l’appeler « les Indésirables » !
Parmi ces Indésirables, les Roms figurent en bonne position, aux côtés des immigrés, des sans-papiers, et de beaucoup d’étrangers. Pas seulement depuis le mois d’Août 2010 en France, mais depuis des siècles et dans quasiment tous les pays où ils vivent et voyagent.
Il y a des gens ici qui pourront beaucoup que mieux que moi parler en détail des discriminations, du rejet individuel et institutionnel dont les Roms sont victimes en permanence ( tout particulièrement Alain Fourest. Président de Rencontres Tsiganes en Paca) La Région PACA vient de passer un protocole d’accord avec plusieurs associations qui oeuvrent pour la défense des droits des roms, dont vous parlera Gaëlle Lenfant, vice-présidente du Conseil Régional, en charge notamment des solidarités et de la lutte contre les discriminations.
En ce qui concerne cette table-ronde qui se tient dans un contexte musical, la question est de savoir si on peut d’un côté s’enthousiasmer devant la richesse et la beauté des musiques tsiganes et gitanes, les apprécier, les consommer pour son propre plaisir, et d’un autre côté laisser faire cette discrimination intolérable à l’encontre de toute une communauté porteuse de cette richesse culturelle ( 12 millions de personnes en Europe ). On ne peut pas sauvegarder la culture sans sauvegarder les hommes, surtout quand la culture et l’homme ne font qu’un, ce qui est particulièrement le cas des roms.
Comment le milieu musical, artistique et culturel peut-il, ou plutôt doit-il prendre part à la résistance contre cette discrimination, cette injustice dont sont victimes les roms dans toute l’Europe, à commencer dans notre propre région. Et pour cela je pense que le témoignage des fondateurs du Festival Latcho divano, qui commence aujourd’hui même à Marseille auront des choses importantes à partager avec nous. C’est, hormis le Pèlerinage des Saintes Maries de la Mer, la plus grande manifestation de notre région dans le domaine des cultures tsiganes et gitanes.
Je dirais pour finir cette introduction qu’il me semble que tous les artistes, tous les musiciens du monde sont d’une certaine manière des « Gens du Voyage » et devraient se sentir concernés par le sort des Roms et des Gitans, et se mobiliser à leur côté.
Mais pour commencer cet échange, je voudrais d’abord donner la parole aux intéressés eux-mêmes, c’est-à-dire aux artistes roms et gitans, car il est plus important de leur donner la parole que de parler à leur place.