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Roms de Roumanie : les causes d’un exode, les raisons d’un échec 13 février 2013

Roms de Roumanie : les causes d’un exode, les raisons d’un échec

De notre correspondant à Bucarest

Mise en ligne : jeudi 24 janvier 2013
Pourquoi les Rroms de Roumanie quittent-ils leur pays pour la France ? Une étude vient de montrer que les causes de cette migration sont uniquement économiques – et les expulsions, même rebaptisées « retours volontaires » ne servent à rien, car les Rroms reviennent. Retour sur un échec français, celui des politiques d’intégration, échec partagé par la gauche et la droite.
Par Matei Martin

Alors que les controverses font rage sur les expulsions de Rroms originaires de Roumanie et les mesures de limitation de la liberté de circulation mises en place par la France et d’autres pays européens, le Centre roumain pour les politiques européennes (CRPE) a analysé les effets économiques de la migration des Rroms roumains en France.

Retrouvez notre dossier :
Expulsion des Rroms en France : Valls dans les pas de Guéant et de Sarkozy ?

L’étude se fonde sur 500 interviews réalisées dans les plus grandes communautés rroms de l’Hexagone (à Paris, Marseille, Montpellier, Aix-en-Provence, Toulon). L’objectif : comprendre les motivations de cette migration, la situation économique des Rroms, leurs attentes et leurs « stratégies » d’adaptation sociale et culturelle. Par ailleurs, ce rapport offre une image claire de l’échec des politiques de rapatriement entreprises par l’Office français de l’immigration de l’intégration.
Trois conclusions se dégagent de cette étude, et c’est à partir de ces constats que devraient se fonder les nouvelles politiques d’intégration des Rroms en France, mais aussi en Roumanie :
o Les Rroms se rendent en France pour des raisons strictement économiques : ils gagnent la moitié du salaire minimum de ce pays, mais huit fois plus que ce qu’ils touchent en Roumanie.
o Les Rroms veulent travailler et cherchent à officialiser les relations avec les employeurs (notamment par contrat), mais sont victimes de la discrimination.
o Les Rroms ne sont pas des immigrants durables en France. L’emploi du terme d’« immigration » ne peut pas être justifié dans leur cas par la demande d’un permis de séjour. La plupart des Rroms envoient régulièrement de l’argent « chez eux », « à la maison » (c’est-à-dire en Roumanie), et retournent périodiquement dans leur pays d’origine. Les conclusions et interviews sont plus éloquentes que tous les clichés transmis de manière presque hystérique par les chaînes de télévision françaises comme roumaines.

Découvrez notre cahier :
Rroms des Balkans : intégration, citoyenneté, démocratie
Le Courrier des Balkans / éditions Non Lieu, octobre 2012, 216 pages, 15 euros

En France, comme ailleurs en Europe, il existe une évidente méfiance par rapport à ces vagues de migrations plutôt saisonnières. Et cette méfiance se solde par une démonisation des Rroms. « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde », avait répété, après d’autres, le ministre de l’intérieur Manuel Valls. La formule avait fait la une de la presse en France comme en Roumanie.
Or, que reste-t-il de la liberté de circulation en Europe ? Il y a deux ans déjà, la décision de la France d’expulser collectivement plusieurs communautés de Rroms originaires de Roumanie avait ouvert le débat sur l’une des valeurs fondamentales de l’Union européenne : n’importe quel citoyen d’un État membre a le droit d’aller et de s’installer où il le souhaite. Le gouvernement de Paris a dû donner des explications, affirmant alors qu’il ne s’agissait pas d’ « expulsions collectives » mais de « rapatriements individuels », « à la demande », et que l’on proposait aux familles de Rroms de rentrer chez elles en échange de sommes avancées par l’État français. Les mesures de ce type n’étaient pas une nouveauté ; elles ont déjà été appliquées dans le passé avec le même (in)succès.
À l’été 2010, puis à nouveau à l’été 2012, ces expulsions (ou « rapatriements ») ont été particulièrement visibles car elles ont concerné des centaines de personnes, sur une courte période de temps. Les communautés rroms établies à la périphérie des grandes villes sont devenues un enjeu politique majeur. Les gouvernements – de droite puis de gauche – croyaient devoir montrer leur autorité face à une communauté mal aimée. Ainsi, les autorités se sont-elles mises à chasser les Rroms – avec un large soutien de l’opinion, au moins durant quelque temps. Puis, lorsque la société civile s’est mise à dénoncer les abus et à montrer les clichés sur lesquels étaient fondées ces politiques d’expulsion, les citoyens se sont rendu compte qu’en réalité les Rroms n’étaient que la dernière et la plus visible des communautés d’immigrés en France, et nullement la plus nombreuse ou la plus mal intégrée (les quelque 15.000 Rroms de France représentent une communauté bien moins nombreuse que celles provenant des pays africains et des anciennes colonies).
Les autorités ont prétendu qu’il existait un lien entre la montée de la criminalité urbaine et l’émergence de cette vague récente d’immigrants, mais les statistiques ne confirment pas cette conclusion. En fait, la majeure partie des mesures prises pour écarter les Rroms indésirables des villes semblent être voués à l’échec : ils reviennent chaque fois et reconstruisent leur camps pour repartir ensuite quand on les chasse.
L’échec de la France – de droite comme de gauche
Les politiques « d’intégration » menées par le gouvernement sont paradoxales et contradictoires. Contrairement à l’Espagne ou l’Italie, où l’on compte, malgré des échecs isolés mais retentissants, de nombreuses réussites, la France n’a pas su concentrer ses efforts pour intégrer les Rroms. Par exemple, on reproche aux Rroms leur manque d’éducation et de qualifications – ce les rend incapables de trouver un emploi. Mais les écoles prêtes à accepter des étudiants rroms (qui, par delà des problèmes sociaux ont presque toujours un déficit linguistique) sont très peu nombreuses. En outre, des descentes de la police dans les banlieues peuplées par les Rroms et la destruction systématique de leurs camps de ruine les efforts des parents qui essaient justement d’envoyer leurs enfants a l’école.
Finalement, la communauté internationale a condamné le gouvernement français pour ses mesures, et la méthode française pour « se débarrasser » des Rroms s’est avérée être un échec : l’argent reçu n’a pas empêché les Rroms de revenir en France. A partir du mois de mars, l’OFII a baissé « l’aide de retour humanitaire », d’un montant de 300 euros, à 50 euros. Avec cette somme, on ne pourra plus prétendre qu’il s’agit d’un retour « volontaire »…
En Roumanie, l’impasse dans laquelle se trouve le gouvernement français est observé avec ironie et condescendance. La France, qui donnait il y a encore peu de temps des leçons de démocratie à la Roumanie et voulait nous apprendre la tolérance et le multiculturalisme, ne parvient pas aujourd’hui à intégrer quelques milliers de Rroms ! Une attitude revancharde, dépourvue de toute dimension constructive… C’est une guerre des boucs émissaires ; et même les discussions intergouvernementales bilatérales ne mènent à aucune solution pratique.
La Roumanie est le pays qui abrite la plus grande communauté de Rroms de l’Union européenne : entre 600.000 et deux millions de Rroms vivent sur le sol roumain. Les Rroms, comme (presque) toutes les communautés, y sont représentés au Parlement ; le pays dispose d’institutions anti-discrimination et même de politiques de discrimination positive en faveur des Rroms.
Bien sur, il est difficile de juger des résultats de ces politiques : il est certain que les Rroms figurent toujours parmi les populations les plus pauvres de Roumanie. La migration des Rroms vers l’Europe occidentale a surtout des causes économiques – et non politiques, comme les autorités françaises ont essayé de le prétendre en invoquant la discrimination dont seraient victimes les Rroms en Roumanie. L’intégration des Roms – en France comme en Roumanie – devrait donc commencer par le marché du travail.