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Rencontres Tsiganes

Vols agricoles : le fléau des campagnes 13 février 2014

 On reproduit ci dessous  un article d’Isabelle Ligner de Dépêches Tsiganes 

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Du temps de Clémenceau et du Monde illustré, gens du voyage et tsiganes étaient régulièrement désignés comme le « fléau des campagnes ». Médias, policiers et gouvernants attisaient les peurs des citadins et des campagnards en attribuant des violences et des vols insensés et souvent imaginaires aux tsiganes.
De nos jours la rumeur court toujours et ressurgit périodiquement. Une période pré-électorale est un moment particulièrement favorable pour ressortir les fantasmes du « voleur de poules ».
Comme on a vu fleurir ces derniers temps des « reportages » sur nos voisins espagnols au chômage venant « voler » le travail des Français par « concurrence déloyale », les articles sur les « vols agricoles » se multiplient avec des messages plus ou moins subliminaux sur les auteurs supposés de ces larcins.
Dernier exemple en date, un « grand reportage » de Radio France International (RFI) diffusé vendredi 17 janvier à la mi-journée et centré sur ce phénomène en Champagne-Ardenne. On y apprend, sur la base de chiffres allègrement diffusés auprès des rédactions par l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP), organisme controversé s’il en est, que ces vols agricoles auraient augmenté de 66% en six ans dans la région concernée.
De voleurs de poules à voleurs de cochons
Dans le reportage, qui ne met à aucun moment en cause la réalité de cette augmentation et ne remet pas en perspective les propos diffusés, on entend notamment un agriculteur affirmer à propos de vols sur son exploitation : « ce sont des Manouches de l’Aube ». Bienvenue à micro-rumeurs. Tant pis pour l’info pro. Au passage, les voyageurs passent du statut de voleurs de poules à celui de voleurs de cochons. Dans ce même « reportage », on parle aussi de « ferrailleurs peu scrupuleux », allusion à une profession majoritairement exercée par des voyageurs en France et à des « bandes organisées » venues de l’Est et repartant avec des butins mirifiques vers ces contrées dangereuses.
Encore un hymne à l’esprit européen sans doute. Et une allusion limpide aux Roms qui ne cessent de passer les frontières dans l’imaginaire collectif du 21ème comme du 19ème siècle. Cette couverture médiatique qui n’est basée sur aucun exemple concret de condamnation permet donc d’associer dans le fantasme le plus total des voyageurs et des tsiganes de l’Est dans des filières de vols organisées qui viendraient dépouiller les campagnes. Du pain bénit pour ceux qui jouent sur la peur et le rejet. Notamment pour l’extrême-droite.
D’où vient la rumeur ? Difficile de répondre précisément à cette question. Ce que l’on peut dire en revanche c’est qu’en trois mois, Xavier Beulin, le président du syndicat des agriculteurs propriétaires de grandes exploitations, la FNSEA, proche de l’UMP, a écrit deux fois au ministre de l’Intérieur Manuel Valls pour lui demander de « passer à l’action » contre ce qu’il appelle « de nouvelles formes de pillages organisés dans les campagnes ».
Ces vols « concernent les biens des agriculteurs au premier chef mais aussi l’ensemble des ruraux », affirme Xavier Beulin. « Monsieur le ministre, il est temps de passer à l’action. Il y a urgence », prévient-il, affirmant que « pas une semaine ne se passe sans de nouveaux vols plus ou moins spectaculaires ». « Les zones rurales sont ouvertes à tous les vents et soumises au bon vouloir de groupes d’individus extrêmement structurés », martèle-t-il. La FNSEA parle de troupeaux et de vergers pillés, de matériel agricole couteux dérobé, de système d’irrigation arrachés, de réservoirs siphonnés, de céréales et fourrage envolés.
Surprise, M. Beulin se base sur des « remontées » invérifiables de ses adhérents et sur des chiffres de l’ONDRP, dont les statistiques sont régulièrement contestées aussi bien sur le fond que sur la forme. Selon l’ONDRP, les vols sur les exploitations agricoles ont augmenté de près de 60% entre 2007 et 2012 et même de 90% dans le Languedoc-Roussillon, en Franche-Comté ou en Haute-Normandie.

Des vols qui ont existé de tout temps.
En réalité les vols agricoles ont toujours existé et il est difficile de mesurer s’il y a une aggravation du phénomène s’accordent à dire les gendarmes, les agriculteurs capables de prendre un peu de recul et le syndicat concurrent de la FNSEA, la Coordination rurale.
Ce qui est sûr en revanche, c’est que l’industrialisation de l’agriculture depuis une vingtaine d’années, le fait que demeurent majoritairement en activité des agriculteurs ayant de grandes exploitations après avoir mangé leurs petits voisins et que ces agriculteurs soient de plus en plus poussés à s’endetter pour acquérir des matériels hors de prix (tracteurs, moissonneuses…etc.) ont changé le paysage agricole. Le prix des équipements qui traînent parfois au bord des routes et sous les hangars a de quoi attirer les convoitises. Plus que les petits tracteurs d’antan. Comme sur les chantiers urbains, ce sont ces matériels qui sont souvent la cible de vols organisés. Aucune statistique n’existe bien sûr pour affirmer que ce type de vol soit le fait de tsigane ou de gadgé.
Quant aux plus petits larcins, notamment les vols de fruits et légumes, ils sont souvent d’origine locale, le butin se retrouvant sur un marché voisin.
?Impossible donc de vérifier l’ampleur et la véracité de ce que l’on entend sur les vols agricoles. Mais une chose est sûre : dans les campagnes, de la Bourgogne à la Bretagne en passant par le Midi-Pyrénées, le sujet est omniprésent et la rumeur se nourrit des ragots de chaque village.
Ces ragots, nourris par les médias, les politiques, la FNSEA…etc….ont déjà donné naissance à de brillantes initiatives « d’auto-défense » et autre barbouzerie. Il est donc temps sans doute de cesser de dresser les gens les uns contre les autres.
Loin des fantasmes de vols, de nombreux voyageurs ont fait fructifier les campagnes pendant des décennies en tant qu’ouvriers agricoles notamment dans le maraîchage avant d’en être chassés par une industrialisation qui a favorisé les agriculteurs les plus riches et crée du chômage et de la précarité. Dans ce domaine comme dans d’autres, les voyageurs français et certains tsiganes venus de l’Est ont bâti par leur labeur la richesse de notre pays. Il serait donc temps que médias et politiques cessent de les présenter sans cesse comme des parasites venus voler le pain des sédentaires.
Isabelle Ligner

Pièces jointes